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L’économie circulaire pour transformer : rencontre avec Sébastien Duprat de Cycle Up

 

Portrait de Sébastien Duprat

 

 

 

 

Sébastien Duprat est le directeur général de Cycle Up, une plateforme de réemploi de matériaux de construction. Tandis que 3F mène, en plein cœur de Paris, la reconversion d’un ancien garage Renault en logements sociaux, comment l’économie circulaire peut-elle permettre d’atteindre l’excellence dans une démarche « bas carbone » ?

 

 

 

 

Le projet du « Passage partagé » : Dans le 11e arrondissement de Paris, passage Saint-Pierre-Amelot, 3F conduit la reconversion d’un ancien garage Renault en 134 logements, locaux d’activité et commerces (3 450 m²) mais aussi une ferme urbaine de 1 250 m², le tout dans une démarche d’économie circulaire.

 

Comment est né ce projet de reconversion d’un ancien garage Renault ?

Tout a commencé lors d’une rencontre avec les équipes de 3F. Nous avions le projet de travailler ensemble sur des problématiques liées à l’économie circulaire, avec le désir de se lancer dans un projet ambitieux. Puis, il y a eu « Réinventer Paris II », un appel à projets urbains innovant lancé par la ville de Paris pour transformer et révéler tout le potentiel de sites tels que les hôtels particuliers, garages, etc. Ce concours permettait des modalités alternatives de réalisation et nous nous sommes tout de suite accordés avec l’équipe de maîtrise d’œuvre et d’architecture, l’agence Gaëtan Lepenhuel & associés et Sam Architecture. Comme nos propositions en économie circulaire avaient du sens, nous avons développé un projet en commun pour le concours :  la transformation d’un ancien garage Renault, le temple de la vie d’avant, du pétrole pas cher et de la voiture. L’idée était de le transformer en un bâtiment mixte de logements et d’activités qui serait principalement en bois, avec une série d‘espaces partagés. Un projet démonstrateur de la vie d’après, d’une vie généreuse, plus partagée et plus inclusive.

 

À votre avis, qu’est-ce qui a convaincu le jury de vous choisir ?

Je pense que c’est dû à notre démarche qui consiste à proposer du logement social, de la densité heureuse et partagée, tout en gardant la qualité de la parcelle avec ce côté « petit quartier de Paris ». Où l’on va aussi avoir de l’activité, du coworking, des petits commerces. Trouver à la micro-échelle, dans cette parcelle, une forme d’intensité urbaine d’usage, de fonctionnalités et de gens qui vont se croiser. Proposer de la construction en bois et réutiliser les matériaux. La démarche d’économie circulaire fait aussi partie des éléments qui ont participé à distinguer le projet. L’ambition a payé puisque nous étions les seul·es à aller aussi loin en la matière. 3F a été très ambitieux en matière de réemploi, de construction en bois et de conservation de l‘existant pour éviter de démolir. Il ne s’agit pas de quelques gestes ici et là, mais d’une ambition assez radicale qui a été récompensée.

 

Densité heureuse, créativité architecturale… quels autres principes ont animé votre démarche ?

Le cap, c’est de reconstruire la ville avec elle-même, de faire avec ce que l’on a. En architecture, parfois, on aime bien raser, remettre les terrains à nu et partir d’une feuille blanche. Là, il y avait une vraie finesse, une sensibilité dans le fait de dire que dans ce qui existe déjà, il y a des choses à garder, des choses qui ont de la valeur et de la qualité architecturale. Il faut faire avec les matériaux, faire avec la parcelle et ses contraintes. Il faut composer avec cette rue toute petite afin d’éviter de faire venir des gros camions. Assumer qu’on ne puisse pas sortir les gravats et donc réutiliser le béton pour faire des gabions et des dallages. Penser que ce n’est pas le dessin de l’architecte qui conduit le projet, c’est aussi la compréhension de l’existant et de la contrainte. Finalement, le « faire avec » a été un des facteurs important du projet architectural et de l’organisation environnementale du projet.

 

Transformer et respecter les principes de l’économie circulaire nécessite-t-il de changer la façon de travailler avec les parties prenantes du projet ?

Tout à fait, l’architecte redevient un vrai coordinateur de toutes les expertises. Plus personne ne peut être dans son couloir. Tous ces sujets favorisent le travail d’équipe, bien plus que dans un projet classique. Il ne s’agit plus de s’occuper de ses propres problèmes ou de dérouler son savoir-faire de façon isolée, mais d’être capable, ensemble, de porter les contraintes de l’ensemble. L’équipe de maîtrise d’oeuvre, avec le pilotage de 3F, a été exemplaire sur ce sujet. L’autre contrainte, c’est de se donner du temps et de l’expertise. Partir d’une feuille blanche, c’est facile, mais quand on travaille avec l’existant, ça nécessite de le diagnostiquer, d’en connaître les qualités techniques et d’en expertiser la performance. Tout ce qui va relever du diagnostic et de l’analyse des ressources, de la compréhension de la méthode constructive de l’époque du projet initial demande du temps.

Envie d’en savoir plus sur l’économie circulaire ? Découvrez le portrait de Sébastien Duprat ! 

 

Quels sont les objectifs de ce projet de transformation ?

Il y en a deux. Le premier était de diminuer la génération de déchets, donc réutiliser tout ce que l’on pouvait : nous voulions un chantier qui génère le moins de déchets possible. Le second objectif, c’est le « bas carbone ». Et l’économie circulaire y contribue en additionnant trois solutions : rénover plutôt que de démolir, le réemploi des matériaux, et construire avec des matériaux à faible impact. On coche tous les cases, nous sommes vraiment au rendez-vous de ces trois axes principaux de l’architecture bas carbone du 21ème siècle.

 

Rencontrez-vous des contraintes particulières ?

« Bien faire », c’est faire des choses sur site, faire de l’assemblage, mais tout cela demande beaucoup de place. L’organisation du chantier est donc un vrai défi. Les entreprises qui auront les marchés devront déployer un savoir-faire logistique très optimisé pour utiliser au mieux les espaces dont on dispose. La deuxième contrainte concerne la maîtrise économique. Dans  le secteur du logement social, les équilibres économiques ne sont pas toujours faciles à trouver, mais l’ambition est là, avec une forte exigence dans la sobriété de moyens.

 

Quelle est la méthodologie privilégiée ? Comment avez-vous procédé ?

Nous avons beaucoup échangé au début du projet pour aligner les ambitions des différents métiers et parties prenantes du projet. Ensuite, il y a un temps de diagnostics et de compréhension de l’existant. Le bâtiment actuel, on le connaît bien et c’était nécessaire puisqu’on le réutilise. On ne peut pas prendre le risque de laisser des pathologies courir ou réutiliser des matériaux qui n’auraient pas les performances techniques attendues.

 

Concrètement, quels matériaux sont éligibles au réemploi ? Quid des autres ?

Des éléments de charpentes, des structures métalliques, le béton qu’on va remaçonner ou réassembler. Maintenant, on fait de la déconstruction très fine et pas de grosses démolitions. Là, on passe aussi à une autre époque dans la manière de gérer les déconstructions. Fini le temps où on démolissait à grands coups de bulldozers, où l’on envoyait la poussière ramassée dans une décharge, etc. Cela n’est plus possible au 21ème  siècle et il faut s’habituer à une déconstruction plus fine, soignée et sélective pour sauver les matériaux. On sait à peu près tout réemployer. Il y a quand même deux éléments plus compliqués que les autres : l’enveloppe et la façade du bâtiment. Puis, tous les éléments techniques liés à la performance énergétique, comme les chaudières, chaufferies, équipements de ventilation… Il faut être créatifs pour développer des filières de recyclage ou de reconditionnement mais je suis assez confiant.

 

Réemployer, c’est économique dans le cadre d’un chantier de transformation ?

Réemployer, c’est un peu plus d’expertises, un chantier plus compliqué avec une déconstruction plus longue. Il y a donc probablement un coût technique un peu plus élevé. Atteindre des performances « bas carbone », c’est une obligation, et objectivement, l’économie circulaire est un moyen économiquement soutenable pour les atteindre. Les petits surcoûts liés à une lente déconstruction sont parfois ridicules face à des panneaux solaires ou des systèmes énergétiques ultra-performants qui sont beaucoup plus coûteux finalement que le réemploi. Si on réfléchit au coût de la tonne de carbone économisée, l’économie circulaire est particulièrement pertinente et compétitive.

 

Plus largement, quels sont les bénéfices de construire en respectant les principes de l’économie circulaire ?

L’impact social et carbone, si l’on prend en compte les coûts environnementaux et sociaux, promet à l’économie circulaire de très beaux jours. C’est un secteur très dynamique, avec une croissance d’emplois très élevée depuis dix ans. Faire du réemploi, cela crée vingt fois plus d’emploi que de produire des déchets.

 

Les bailleurs sociaux, comme 3F, ont-ils un rôle moteur pour développer l’économie circulaire ?

Oui et pour deux raisons. La première, c’est que, depuis toujours, ils découvrent des talents. Avec la règle de la commande publique et du concours de marchés publics, on constate que les bailleurs sociaux ont souvent permis à de jeunes architectes et startups d’émerger. Ils contribuent à une sorte de nouvelle avant-garde d’acteurs plus sobres et conscients des enjeux environnementaux. C’est très important que les bailleurs puissent continuer à défendre et contribuer à la créativité architecturale avec le logement social. La deuxième raison, c’est qu’ils ont le défi de rénover leur parc existant et l’économie circulaire est un excellent moyen de maîtriser économiquement ces rénovations urbaines.

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Pour approfondir 

Le projet de transformation du passage partagé en quelques chiffres :

45% du bâti conservé

400 camions à gravats de moins

30% de réemploi

30% d’émissions de CO2 en moins sur le bâti conservé

10% d’émissions de CO2 en moins sur la construction neuve et en bois


 

 

 

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