ET CONCRÈTEMENT

Le nudge immobilier : une double réponse à l’isolement et à la crise environnementale ?

 

Théorisé par l’économiste Richard Thaler, le « nudge » est une méthode comportementale qui vise à inspirer et à accompagner la prise de décision. Utilisée notamment dans les transports en commun pour réguler les flux ou encore dans le secteur du tricette théorie du « coup de pouce » peut-elle être bénéfique lorsqu’on l’applique au logement ?

Répondre à l’isolement et améliorer la qualité de vie

A l’heure où le 10e rapport annuel sur les solitudes de la Fondation de France pointe du doigt la hausse de l’isolement chez les Français·es, c’est son augmentation globale au cours de la dernière décennie qui inquiète particulièrement les professionnel·es de santé. En 2020, 14 % de la population française était en effet touchée par l’isolement contre 9 % en 2010, soit 7 millions de plus en l’espace de dix ans. Selon le rapport, de nombreuses raisons peuvent expliquer cette augmentation. L’une d’elles attire notre attention : le « manque de contact de voisinage dans les métropoles ». Pour tenter de répondre à cette problématique, « il est nécessaire de prendre en compte l’environnement immobilier et la vie des habitant·es sur place afin de moduler immeubles, espaces et agir sur les comportements », explique Dilip Soman, un professeur en stratégie de communication à l’université de Toronto.

Même s’il est transposable dans tout bâtiment, le nudge doit, pour fonctionner et se révéler pleinement efficace, faire l’objet d’un travail en amont par les architectes et maîtres d’ouvrage

Aussi, comment la théorie du coup de pouce peut-elle aider à améliorer la vie sociale ? Même si le nudge est transposable dans tout bâtiment, il doit, pour fonctionner et se révéler pleinement efficace, faire l’objet d’un travail en amont par les architectes et maîtres d’ouvrage. Il s’agit donc de penser les espaces selon les besoins sociaux. Pour éviter l’anonymisation des habitant·es au sein d’une résidence, il faut concevoir des espaces permettant les échanges et relations entre habitant·es, comme un atelier de bricolage, car il cristallise les moments où les voisin·es se sollicitent le plus (pour s’emprunter des outils). Parallèlement, une bibliothèque partagée s’intègre dans les projets d’aménagement au sein de l’immeuble, mais aussi des jeux pour les enfants ou encore une terrasse avec une serre potagère commune », indique Beltrande Bakoula, directrice associée chez BVA Nudge Unit France. Comprendre les freins et les leviers donc, et agir sur le bâti. Et d’ajouter : « nous misons sur l’intimité maîtrisée, car nous partageons généralement beaucoup de choses avec nos voisins sans le vouloir. Donc nous travaillons sur des immeubles avec plus d’espaces, d’éclairage, des zones de rencontres comme les coursives ou les halls, en faisant attention à ce qu’il n’y ait pas de voisin·es au rez-de-chaussée par exemple, afin que tout le monde puisse s’approprier l’espace sans être intrusif ».

Dans l’immeuble nudge co-pensé avec Ogic Immobilier et en phase de construction, la Nudge Unit a même misé sur la santé des habitant·es grâce aux escaliers. « Plus larges, moins sombres, plus lumineux. Les escaliers de cette résidence seront plus visibles et accessibles pour donner envie aux résident·es de les emprunter », déclare Beltrande Bakoula. Faire attention à la santé physique et sociale des habitant·es, sans oublier toutefois l’impact de ces nouvelles constructions et nouveaux usages sur l’environnement.

 

Favorable à l’environnement

Si chaque Français·e consomme en moyenne 143 litres d’eau par jour – dont 93 % à son domicile –, le nudge compte bien aider à réduire la facture. « Dans le bâtiment, nous concentrons nos réflexions autour de l’eau et de la consommation énergétique », déclare la directrice associée. « Nous avons mis en place dans notre immeuble nudge, un pommeau de douche intelligent qui passe du vert au rouge lorsque la douche dure trop longtemps », explique-t-elle, « et des stickers pour régler de manière intuitive son chauffage afin d’atteindre la température idéale, que peu maitrisent et connaissent ».

Même chose côté électricité. Afin de réduire la facture et de faire évoluer les comportements et usages, deux nudges sont mis en place : le premier est un interrupteur situé à côté de la table de nuit afin d’éteindre simultanément tous les appareils en veille de l’appartement, l’autre est un bilan comparatif de la consommation d’électricité entre habitant·es. Le but est simple et la démarche anonyme : situer sa consommation par rapport à une famille similaire et tenter d’atteindre la colonne des « bon·nes élèves ».

À Aulnay-sous-Bois, Conflans-Sainte-Honorine et Garges-lès-Gonesse, le bailleur social 3F a décidé de lutter contre la pollution des mégots de cigarettes en installant des « cendriers sondages » à l’extérieur de ses immeubles. Selon les équipes sur place, le résultat ne s’est pas fait attendre : moins de mégots retrouvés au sol. Dans le même esprit, des bornes « Toutounet » – distribuant des sacs à déjections canines – ont été installées, et la mise en place de paniers de basket au-dessus des poubelles est actuellement en réflexion.

Grâce au nudge, l’habitat devient alors, à son échelle, un levier face aux enjeux environnementaux. Mais pourrait-il avoir un impact à plus grande échelle ?

 

Vers un nudge généralisé ?

Le nudge peut répondre à des besoins sanitaires

 

Si la pandémie de Covid a mis sous les projecteurs le nudge (port du masque, gestes barrières et distanciation physique), ce dernier voit son rôle évoluer entre les quatre murs d’une habitation jusqu’à la ville dans sa totalité. Aujourd’hui, nous indique Beltrande Bakoula, « le nudge peut répondre à des besoins sanitaires, comme celui de l’aération. Que l’immeuble soit neuf ou ancien, il est possible d’installer des sabliers aux fenêtres. Visibles et intuitifs, ces biais de saillance permettront d’aérer pendant les 10 minutes recommandées ». Et ce même nudge, mis en place à petite échelle, pourrait-il à l’avenir avoir une répercussion sur l’ensemble des usages d’une ville ?
« Oui et non, nous répond la directrice associée de la Nudge Unit, le concept appliqué au logement est encore trop balbutiant. Mais il y a toutefois de vraies opportunités. Si le nudge est intégré dès le début d’un projet de construction, il créera de nouvelles normes et façons d’habiter », et de fait, d’ici plusieurs années, « il peut aider les villes à se transformer, ajoute-t-elle, notamment en ce qui concerne l’économie du partage, les politiques collaboratives ou encore l’éducation au civisme. Le nudge doit d’abord être étendu aux habitations pour construire les usages de la ville de demain », conclut-elle.

 

 

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