ET CONCRÈTEMENT

Le logement (très) social peut-il être éco-responsable ?

 

 

Plus que jamais, l’habitat est confronté à des mutations majeures. Et le logement social n’est pas en reste. Pouvoirs publics, architectes, philosophes et citoyen·nes le repensent aujourd’hui pour être durable et demain, plus désirable. 

Les conséquences économiques et sociales liées à la crise du covid nous rappellent chaque jour l’impératif de changement auquel nous sommes confronté·es. Mais comment concilier l’urgence d’offrir un logement accessible aux plus précaires couplée à des objectifs écologiques ambitieux ? Le mouvement “Habitat et Humanisme”, qui lutte contre le mal-logement et expérimente de nouvelles manières d’habiter, a récemment tenu une table ronde pour tenter de répondre à cette question. Parmi les invité·es, Emmanuelle Wargon, ministre déléguée au logement ; Anne Lacaton et Clara Simay, architectes ; Philippe Pelletier, président du Plan bâtiment durable et Philippe Simay, philosophe. Compte-rendu des échanges.

 

Le lien social, nouvelle injonction pour le logement (très) social et éco-responsable ?

Et si le logement très social de demain était le théâtre de nouveaux liens entre les habitant·es ? Outre les enjeux écologiques, la dimension sociale intéresse Emmanuelle Wargon, ministre en charge du logement : « Un logement durable, c’est un logement durable écologiquement, économiquement et socialement. Il y a des exemples d’habitat intergénérationnel qui sont intéressants où la durabilité se trouve dans le maintien à domicile, dans la lutte contre l’isolement des personnes âgées et parfois des jeunes ». Même Philippe Simay, philosophe, lui, s’interroge : « Je suis allé à Milan où il existe une tour magnifique qui est presque de la taille d’une forêt. Pourtant, il est impossible pour les gens d’y arroser la moindre plante. Tout près, il existe un jardin partagé ouvert aux enfants, aux migrants, où l’on discute des problèmes de la ville. Lequel de ces deux projets apporte le plus à la ville, lequel est le plus éco-responsable ? C’est à l’appréciation de chacun. »

« Il y a des exemples d’habitat intergénérationnel qui sont intéressants où la durabilité se trouve dans le maintien à domicile, dans la lutte contre l’isolement des personnes âgées et parfois des jeunes », Emmanuelle Wargon, ministre chargée du logement

 

La réglementation (encore et toujours), un frein à l’innovation architecturale ?

Des idées, architectes et bailleurs n’en manquent pas. Tout comme les normes, qui limiteraient les imaginaires et la création d’emplois, selon la majorité des invité·es. Pour Clara Simay, architecte, l’éco-construction doit nous reconnecter à une dimension de bon sens et s’ouvrir aux métiers et aux gestes simples : « Sur le coût du bâtiment, historiquement, il y a eu une convergence des intérêts à la fois du monde de l’assurance, de l’industrie et de la sphère normative et législative qui a totalement phagocyté l’acte de construire. Aujourd’hui, il est très difficile dans l’éco-construction de revenir à la matière même, de la réinterroger, de la remettre en œuvre avec bon sens, comme cela se faisait autrefois. Il faut, tout en atteignant les performances que l’on exige en ce moment pour la rénovation thermique, se reconnecter avec bon sens aux matériaux. Il y a vraiment un besoin politique de pouvoir lever ces freins, parce que sur le terrain, on est constamment empêché·e. Les autres vertus sont aussi sociales. Pouvoir se reconnecter à ces matériaux-là, c’est aussi mettre en valeur le geste de la personne qui va transformer la matière sans intermédiaire industriel. Et tout cela génère des emplois qualitatifs et dignes ». Et Anne Lacaton, architecte, de poursuivre : « Cette demande d’ouverture ne veut pas dire construire moins bien, mais construire plus simple ».

« Cette demande d’ouverture ne veut pas dire construire moins bien, mais construire plus simple », Anne Lacaton, co-fondatrice de l’agence Lacaton et Vassal

 

Repenser le rôle et la mission sociale des architectes

Simplifier l’acte de construire, une nécessité qui pousse les architectes à réinventer leur métier et le sens de leur mission sociale ? « Le demi-siècle écoulé était celui de la reconstruction et de la construction, on était dans une logique productiviste et de la stratégie de l’offre. Et cette offre était largement plus quantitative, que qualitative. L’État s’en est mêlé en se faisant producteur d’espace et on a fait des espaces assez stéréotypés. On est entrés dans une phase où il faut basculer radicalement dans une stratégie de la demande. C’est à dire, partir de l’observation des besoins et essayer d’y répondre », explique Philippe Pelletier, président du Plan bâtiment durable, qui remettra prochainement au premier ministre un rapport ayant pour thème « Comment en tissu urbain, amplifier et accélérer la rénovation écologique des bâtiments ».

« Se focaliser sur la production des objets architecturaux est dramatique », pense de son côté Philippe Simay, philosophe : « Il n’y a pas beaucoup de professions qui sont à l’articulation de questions économiques, politiques, écologiques et sociales et qui ont un tel impact sur des questions de vie fondamentales. Comment cela se fait que dans les écoles tout le processus de construction est mis entre parenthèses. Pourquoi cela ne fait pas partie des préoccupations fondamentales des architectes que de savoir ce que devient le corps des ouvriers sur le chantier. Que le chantier, c’est une manière de faire société, de travailler ensemble avec des matières qui sont vivantes ? Pourquoi on ne réfléchit pas avec les habitant·es à la manière dont on va configurer ensemble des espaces et en partager les bienfaits et les ressources ? Ces questions-là sont fondamentales. »

« Pourquoi cela ne fait pas partie des préoccupations fondamentales des architectes de savoir ce que devient le corps des ouvriers sur le chantier ? », Philippe Simay, philosophe

 

Calculer le véritable coût du logement social et éco-responsable

Offrir un logement social et éco-responsable est un gage de stabilité pour les habitant·es et permet de limiter des situations encore trop souvent irréversibles (problèmes de santé, d’éducation…). Ainsi, comment calculer son coût en intégrant ses bénéfices à long terme ? « Un logement éco-responsable est celui qui met ses habitant·es en situation de responsabilité. C’est un processus d’habilitation. Il est éco-responsable quand il habilite tous les habitant·es, y compris les plus démuni·es, à avoir des prises sur l’ensemble des réalités de leur vie. C’est à dire, à la fois prendre soin de leur environnement, mais aussi prendre soin d’eux-mêmes et des autres dans la totalité de leurs activités. L’habiter ne se résume pas à l’habitat, cela comprend le transport, les questions d’énergie, c’est le lieu d’une articulation fondamentale », explique Philippe Simay qui poursuit : « Se focaliser sur le coût de la construction, c’est une erreur fondamentale parce qu’on continue de penser le logement comme un lieu d’accumulation du capital. Quand on travaille, on s’intéresse beaucoup avec Clara à la question du réemploi. Le réemploi, ce n’est pas juste de savoir ce que va devenir tel élément. C’est ce qui vient qualifier la matière, qui la re-transforme, qui la travaille. C’est penser une filière avec tout un tas d’acteurs qui vont se mettre à travailler ensemble et qui ne se parlaient pas jusque-là. Des personnes moins qualifiées qui vont pouvoir avoir accès à l’emploi jusqu’à des formes d’expertises. Il faut relier toutes ces personnes-là ». Philippe Simay plaide pour la sortie d’une écologie environnementale pour une écologie sociale. Pour le philosophe, habiter, c’est avant tout partager l’espace. Et pour lui, les professionnel·les doivent désormais apprendre à co-produire la ville avec les habitants.

« Un logement social est éco-responsable quand il habilite tous les habitant·es, y compris les plus démunis, à avoir des prises sur l’ensemble des réalités de leur vie. C’est à dire à la fois prendre soin de leur environnement mais aussi à prendre soin d’eux-mêmes et des autres dans la totalité de leurs activités », Philippe Simay, philosophe

 

Le logement, un sujet qui souffre encore de sa technicité et d’une vision « productiviste » ?

Le sujet du logement manque-t-il de portage politique à cause de sa trop grande technicité ? Presque tous les invité·es partagent cette idée, dont Philippe Pelletier : « Il y a une sorte de mystère pour moi, c’est que jamais un président de la République ne s’est vraiment intéressé au logement. Lorsque qu’on les interroge après leur mandat, cela m’est arrivé, ils répondent que c’est un sujet trop technique. Pourtant c’est le sujet même de la vie des gens. » Selon l’architecte Anne Lacaton, il faudrait que les pouvoirs publics défendent le plaisir d’habiter. Ils doivent faire confiance aux habitant·es et en leur capacité d’action : « On est tous d’accord que réduire les factures énergétiques est évidemment un objectif permanent et obligatoire. Mais il y a d’autres façons d’y arriver que d’emballer les bâtiments pour une courte durée dans des matériaux qui n’ont aucune valeur. Par exemple se dire qu’un degré de moins la nuit pour le chauffage c’est une économie considérable et tout le monde est d’accord pour faire ça. Les gens comprennent tout à fait ce discours là, il n’y a pas besoin de faire des guides pour le logement, il faut faire confiance aux habitants. Ils sont capables de comprendre, de retrouver des réflexes, de savoir quand ouvrir des fenêtres pour ventiler, quand ouvrir des stores pour avoir du soleil. Le problème est qu’il n’y a pas cette confiance, parce qu’on a, depuis pas mal de temps, confirmé que le logement était un produit, alors que c’est la chose la plus importante pour la société. Il y a là une absence totale de vision forte de l’État et des pouvoirs publics » pense l’architecte.

« On a depuis pas mal de temps confirmé que le logement était un produit, alors que c’est la chose la plus importante pour la société », Anne Lacaton, architecte

 

 

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